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POIROT ENQUÊTE

La maison qu’occupaient les réfugiés belges dans le village était située non loin des grilles du parc. On pouvait gagner du temps en empruntant une sente qui coupait à travers les herbes hautes au lieu de suivre les méandres de l’allée principale. Je pris donc ce raccourci.

J’avais presque atteint le pavillon du gardien quand mon attention fut attirée par la silhouette d’un homme qui arrivait en courant dans ma direction. C’était Mr Inglethorp. Où s’était-il terré pendant tout ce temps ? Comment allait-il justifier son absence ? Il m’aborda sans ambage.

— Mon Dieu ! Quelle horreur ! Ma femme chérie ! Je viens seulement de l’apprendre !

— Où étiez-vous ?

— Chez Denby. Nous n’en avons terminé qu’à 1 heure du matin. Là-dessus, je me suis aperçu que j’avais oublié de prendre la clef ! Je ne voulais pas réveiller toute la maison, et Denby m’a donné un lit.

— Comment diable êtes-vous au courant ? m’étonnai-je.

— Par Wilkins, qui est venu tirer Denby du lit pour lui annoncer le décès. Ma pauvre Émily ! Elle qui se dévouait pour les autres… qui avait une telle grandeur d’âme ! Elle aura abusé de ses forces…

Une vague de dégoût me submergea. Quel parfait hypocrite que cet individu !

— Il faut que je me dépêche, l’interrompis-je, soulagé qu’il ne me demande pas où je me précipitais ainsi.

Quelques minutes plus tard je frappais à la porte de Leastways Cottage.

Personne ne venant m’ouvrir, j’insistai. Au-dessus de ma tête, une fenêtre s’entrouvrit avec circonspection, et la tête de Poirot lui-même apparut dans l’entrebâillement.

Il poussa une exclamation étonnée. En quelques mots, je lui racontai la tragédie qui venait d’avoir lieu et lui dis que j’avais besoin de son aide.

— Attendez, mon bon ami. Je descends vous ouvrir. Vous pourrez me raconter tout ça avec plus de détails pendant que je m’habillerai.

Il ôta bientôt la barre de la porte et je le suivis dans sa chambre. Là, il me désigna un fauteuil et je lui relatai la soirée dans ses moindres détails, sans en omettre aucun – pas même le plus insignifiant –, tandis qu’il se livrait à sa toilette avec un soin maniaque.

Je lui narrai mon brusque réveil, les derniers mots prononcés par la mourante, l’étrange absence de son mari, la dispute de la veille et les lambeaux de conversation surpris en passant devant la fenêtre ouverte du boudoir, sans oublier la scène entre Mrs Inglethorp et Evelyn Howard – ni les insinuations de cette dernière.

Mes explications, hélas ! ne furent pas aussi claires que je l’aurais souhaité. Je me répétai plusieurs fois et il me fallut, à maintes reprises revenir sur un détail omis. Poirot m’observait avec un sourire indulgent :

— Votre esprit est un peu embrouillé, n’est-ce pas ? Prenez votre temps, mon bon ami. Vous êtes agité, vous perdez pied – quoi de plus naturel ! Dès que nous nous serons un peu calmés, nous pourrons agencer les faits selon un ordre cohérent, les mettre chacun à sa vraie place. Nous les analyserons, et puis nous ferons le tri. Ceux qui nous paraîtront significatifs, nous les garderons – quant aux autres… (Il gonfla comiquement ses joues et souffla :) Pouf ! Nous les chasserons !

— Tout ça est bel et bon, objectai-je. Mais comment allez-vous décider de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas ? Ça a toujours été pour moi la principale difficulté.

Poirot secoua la tête d’un air de profonde commisération. Puis il entreprit de lisser sa moustache avec une méticulosité renversante.

— Pas du tout. Voyons ! un fait en amène un autre. Il suffit de suivre leur enchaînement. Le suivant s’accorde-t-il au précédent ? Merveilleux ! Nous progressons. Manque-t-il un maillon à la chaîne de notre raisonnement ? Nous disséquons. Nous cherchons… Et ce détail apparemment insignifiant qui – n’est-ce pas curieux ? – ne semble pas avoir de rapport avec le reste… mais il s’ajuste parfaitement ! (Il eut un geste plein d’emphase.) Tout devient limpide ! c’est prodigieux !

L’anglais balbutiant de Poirot et son exécrable prononciation, qui n’avaient guère changé en Belgique, me déchiraient ici les tympans. Par tendresse pour ce petit homme au brillant passé – et par courtoisie envers mon malheureux lecteur – je me garde bien de les transcrire ici. Quant à son insupportable suffisance, en revanche, elle fait tellement partie de son personnage – et elle m’exaspère à un point tel – qu’il serait tout à la fois frustrant et malhonnête de ne pas la laisser entrevoir.

— Euh… oui…, balbutiai-je pour tenter d’endiguer son flot d’éloquence fleurie.

Poirot agita soudain son index sous mon nez, et je ne pus retenir un mouvement de recul.

— Mais attention ! Le danger de l’échec guette celui qui décrète : « Ce détail est si minime qu’il ne peut être qu’inutile. Ignorons-le. » Celui-là se perd par négligence. Dans toute enquête, le moindre fait peut se révéler primordial !

— J’en ai bien conscience. Vous me l’avez souvent répété. Et c’est pour cette raison que je vous ai rapporté tous les détails de cette affaire, qu’ils m’aient paru significatifs ou non.

— Et je suis content de vous. Votre mémoire est excellente, et vous m’avez fidèlement rapporté les faits. Sur la façon confuse dont vous me les avez énumérés, je m’abstiendrai de commentaire – c’est tout bonnement lamentable ! Mais je vous pardonne – vous êtes encore sous le coup de l’émotion. Cet état vous vaut d’ailleurs d’avoir omis un point d’une importance capitale.

— Lequel ? m’étonnai-je.

— Vous ne m’avez pas précisé si Mrs Inglethorp avait mangé de bon appétit, hier soir.

Je ne cachai pas ma stupeur inquiète. Sans aucun doute, la guerre avait altéré les capacités intellectuelles de l’ex-inspecteur. Il brossait méthodiquement son manteau avant de l’enfiler et semblait très absorbé par cette tâche.

— Je ne sais plus très bien, dis-je. Et, de toute façon, je ne vois pas…

— Vous ne voyez pas ? Mais c’est primordial !

— Je ne vous suis pas, répliquai-je, quelque peu irrité. Mais pour autant que je m’en souvienne, elle a picoré dans son assiette. Elle était manifestement bouleversée, et son appétit s’en ressentait. Ce qui est bien compréhensible.

— Oui, approuva pensivement Poirot. Bien compréhensible, en effet.

Il prit une petite trousse dans un tiroir puis se tourna vers moi :

— Me voici prêt. Nous irons tout d’abord à Styles Court afin de commencer les investigations sur les lieux mêmes du drame. Pardonnez-moi, mon bon ami, mais je vois que vous vous êtes vêtu en hâte. Votre cravate est de travers. Si vous le permettez…

D’une main preste, il l’arrangea :

— Voilà qui est mieux ! Nous y allons ?

Nous traversâmes le village d’un pas vif et, laissant le pavillon du gardien derrière nous, nous nous enfonçâmes dans le parc. Poirot fit halte quelques secondes, et son regard erra tristement sur la propriété verdoyante qui s’étendait devant nous, encore toute scintillante de la rosée du matin.

— C’est si beau ! Dire que la famille est frappée par le malheur et plongée dans l’affliction…

En prononçant ces mots il m’observa avec attention et je me sentis rougir.

La famille était-elle aussi abattue qu’il le disait ? Et la mort de Mrs Inglethorp avait-elle provoqué une peine aussi profonde ? Je me rendis soudain compte que l’atmosphère de la maison n’était pas au chagrin. Mrs Inglethorp n’avait pas eu le don de se faire aimer. Certes, son décès tragique causait un choc, mais il y avait fort à parier qu’elle ne serait pas désespérément pleurée.

Poirot semblait lire dans mes pensées. Il hocha gravement la tête :

— Non, vous avez raison, dit-il. Ce n’est pas comme si les liens du sang les unissaient. Mrs Inglethorp s’est montrée d’une grande bonté envers ces Cavendish, mais elle ne pouvait prétendre remplacer leur mère. C’est le sang qui parle – n’oubliez pas ça, mon bon ami –, c’est toujours le sang qui parle !

— Poirot, dis-je, pourquoi donc vouliez-vous savoir comment avait mangé Mrs Inglethorp ? J’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois toujours pas le rapport…

Il garda le silence un moment encore tandis que nous poursuivions notre marche.

— Vous savez, dit-il enfin, qu’il n’est pas dans mes habitudes de donner des explications tant que je n’ai pas résolu un cas. Néanmoins, je veux bien faire une exception pour vous. Pour l’instant, l’hypothèse la plus probable serait celle d’un empoisonnement à la strychnine, diluée sans doute dans son café. Nous sommes bien d’accord ?

— Oui.

— Bien. À quelle heure a été servi le café ?

— Aux environs de 20 heures.

— On peut donc présumer que Mrs Inglethorp a bu le sien entre 20 heures et 20h30, au plus tard. La strychnine est un poison à effet rapide. Elle aurait dû agir très vite – dans un délai n’excédant pas une heure. Or, dans le cas qui nous intéresse, les symptômes ne sont apparus que vers 5 heures du matin, le lendemain – neuf heures plus tard ! Mais un repas copieux, ingéré juste avant le poison, aurait pu retarder notablement son action, bien qu’un tel laps de temps me semble quelque peu disproportionné. Et selon vous, elle s’est contentée hier soir de « picorer dans son assiette ». Voilà un faisceau d’éléments bien curieux, mon bon ami. L’autopsie nous permettra peut-être d’y voir plus clair. En attendant, gardez cette énigme à l’esprit.

Comme nous atteignions la maison, John sortit à notre rencontre. L’air hagard, il paraissait épuisé.

— Ce drame est horrible, Mr Poirot, dit-il. Hastings vous a-t-il précisé que nous tenions à éviter le qu’en-dira-t-on ?

— Je comprends parfaitement.

— Voyez-vous, nous n’avons jusqu’ici que des soupçons. Rien de probant.

— Précisément. Considérez ma présence ici comme une sorte d’assurance contre l’erreur.

John se tourna vers moi, prit une cigarette dans son étui et l’alluma :

— Vous savez qu’Inglethorp a réapparu ?

— Oui, je l’ai croisé.

Il jeta l’allumette dans un parterre – mais c’en était trop pour Poirot qui, choqué, la ramassa et l’enterra proprement.

— Difficile de savoir quelle attitude adopter à son égard.

— Cette difficulté disparaîtra sous peu, le rassura le détective d’un ton paisible.

Visiblement désarçonné par cette assertion sibylline, John me tendit les deux clefs que lui avait confiées le Dr Bauerstein.

— Montrez à Mr Poirot tout ce qu’il désirera voir.

— Les chambres sont fermées à clef ? fit mon ami belge.

— Le Dr Bauerstein a jugé cette précaution souhaitable.

— Il semble très sûr de son fait, fit le détective pensif. Fort bien, cela nous simplifiera la tâche.

Nous gagnâmes ensemble la chambre de la défunte. Pour éclairer le lecteur sur la disposition des lieux voici le croquis de cette pièce et des principaux meubles.

 

 

Une fois à l’intérieur de la chambre, Poirot en referma la porte à clef. Puis il procéda à une inspection minutieuse, passant d’un coin à un autre avec la vivacité d’une sauterelle. Je restai immobile près de la porte, de peur d’effacer un indice. Cette précaution n’eut cependant pas l’heur de plaire à Poirot.

— Qu’avez-vous donc, mon bon ami ? me lança-t-il. Vous restez planté comme un… – comment dit-on, déjà ? – … comme un épouvantail !

Je lui expliquai que je craignais de faire disparaître des empreintes de pas.

— Des empreintes de pas ? Quelle idée ! Il est déjà passé une armée dans cette pièce ! Quelles empreintes pourrions-nous trouver ? Non, venez plutôt m’aider. Je vais abandonner ma trousse ici. Je n’en ai pas besoin pour l’instant.

Il la posa sur une table ronde près de la fenêtre. C’était là une bien mauvaise idée, car le plateau, mobile, se redressa à la verticale et la trousse fut précipitée à terre.

— En voilà, une table ! s’exclama Poirot. Ah, mon bon ami ! On peut vivre dans une grande et belle demeure et tout ignorer du confort !

Et, sur cette phrase pleine de philosophie, il se remit à passer la pièce au peigne fin.

Sur le secrétaire, une mallette violette parut retenir un instant son attention. Il ôta la clef de la serrure et me la tendit. Après un examen attentif, je ne lui trouvai rien de particulier. C’était une clef de sûreté très ordinaire, de type Yale, avec un bout de fil de fer entortillé dans l’anneau.

Il examina ensuite le chambranle de la porte défoncée, et vérifia que le verrou en avait bien été poussé. Puis il traversa la pièce et s’approcha de la porte donnant dans la chambre de Cynthia. Comme je l’ai déjà dit, elle était verrouillée elle aussi. Néanmoins, il se donna la peine de l’ouvrir et de la refermer à plusieurs reprises, en prenant grand soin de ne faire aucun bruit. Soudain un détail sembla le captiver. Il examina le verrou un long moment, puis tira de sa trousse une paire de pinces très fines avec lesquelles il préleva quelques particules microscopiques qu’il glissa dans une enveloppe.

Sur la commode était placé un plateau. Et sur ce plateau un réchaud à alcool surmonté d’une casserole. Il restait un peu de liquide brunâtre au fond du récipient, à côté duquel on avait abandonné une tasse et une soucoupe sales.

Comment avais-je pu me montrer à ce point étourdi ? J’étais passé près d’un indice de première importance sans même le remarquer ! Poirot plongea délicatement l’index dans le résidu liquide, le goûta du bout de la langue et fit une grimace :

— Du cacao… parfumé… au rhum…, si je ne m’abuse.

Puis, à genoux, il examina le sol, là où la table de nuit avait été renversée. Une lampe de chevet, quelques livres, des allumettes, un trousseau de clefs et les débris d’une tasse à café jonchaient le parquet.

— Tiens ! c’est curieux, murmura-t-il.

— Je dois reconnaître que je ne vois là rien de particulièrement curieux.

— Vous ne voyez rien de curieux ? Regardez bien cette lampe. Le verre en est cassé à deux endroits, et les morceaux se trouvent là où ils sont tombés. Maintenant observez la tasse à café : elle a été littéralement réduite en poussière !

— Quelqu’un a dû l’écraser en marchant dessus, dis-je sans enthousiasme.

— Précisément, approuva Poirot sur un ton étrange. Quelqu’un a marché dessus…

Il se remit debout et se dirigea lentement vers la cheminée où il tripota les bibelots d’une main distraite avant de les aligner dans un ordre impeccable – une de ses manies quand il était troublé.

— Mon ami, dit-il en se tournant vers moi, quelqu’un a piétiné cette tasse dans le but de la réduire en miettes et je vois deux raisons à cela : soit elle contenait de la strychnine, soit – ce qui serait beaucoup plus intéressant – elle n’en contenait pas !

Mon ahurissement m’empêcha de répondre. Je savais par expérience qu’il ne servirait à rien de lui demander des éclaircissements.

Au bout d’un instant il parut sortir de ses cogitations et reprit son inspection. S’emparant du trousseau de clefs et les faisant passer successivement entre ses doigts, il en isola une, plus brillante que les autres, qu’il introduisit dans la serrure de la mallette violette. C’était la bonne et la mallette s’ouvrit, mais, après quelques secondes d’hésitation, il la referma à clef et empocha le trousseau d’un geste aussi naturel que s’il lui avait appartenu de longue date.

— Je n’ai pas l’autorisation de lire ces papiers. Pourtant, il faudrait le faire, et sans tarder !

Ayant fouillé méticuleusement les tiroirs de la table de toilette, il se dirigea vers la fenêtre de gauche. À peine discernable sur le tapis brun foncé, une tache circulaire attira son regard. Il s’agenouilla et l’examina longuement, allant jusqu’à se pencher pour la renifler.

Pour finir, il versa quelques gouttes de cacao dans une éprouvette qu’il reboucha avec soin.

Sur quoi il sortit de sa poche un petit carnet.

— Nous avons trouvé dans cette chambre six éléments d’importance, me dit-il tout en griffonnant. Désirez-vous les énumérer, ou préférez-vous que je le fasse moi-même ?

— Faites donc ! m’empressai-je de répondre.

— Fort bien. Premièrement, une tasse à café réduite en poussière, à dessein. Deuxièmement, une mallette avec une clef dans la serrure. Troisièmement, une tache sur le tapis.

— Elle pourrait être antérieure à la tragédie ? l’interrompis-je.

— Non. Parce qu’elle n’est pas encore sèche : il s’en dégage toujours une odeur de café. Quatrièmement, un ou deux brins – seulement – d’une étoffe d’un vert foncé très facilement reconnaissable.

— C’est donc cela que vous avez glissé sous enveloppe ? m’exclamai-je.

— Exact. Ils proviennent peut-être d’une des robes de feu Mrs Inglethorp, auquel cas cette trouvaille n’aura aucune répercussion sur notre enquête. Nous le saurons bientôt. Cinquièmement, ceci !

D’un geste théâtral il me montra une tache de bougie qui maculait le tapis près du secrétaire.

— Elle n’a pu être faite qu’hier, m’expliqua-t-il. Toute femme de chambre consciencieuse l’aurait fait disparaître à l’aide d’une feuille de papier buvard et d’un fer chaud. Un jour, un de mes plus beaux chapeaux… mais je m’égare.

— Elle peut très bien avoir été faite par nous cette nuit. Nous étions dans un tel état d’agitation…Ou peut-être est-ce Mrs Inglethorp elle-même qui a laissé tomber sa bougie.

— Vous n’aviez qu’une bougie avec vous quand vous êtes entrés ici ?

— Oui. C’était Lawrence Cavendish qui la tenait. Il était très secoué. Quelque chose, là… (Je me souvins d’un détail et désignai la cheminée :) Quelque chose, là, a paru le pétrifier d’épouvante.

— Voilà qui est intéressant, commenta Poirot. Voilà qui est très intéressant. (Son regard parcourait le mur sur toute sa longueur.) Mais ce n’est pas sa bougie qui a fait cette tache, car on voit tout de suite que cette cire est blanche. Tandis que la bougie de Mr Lawrence – comme vous pouvez le constater puisqu’elle est encore là, sur la table de toilette –, la bougie de Mr Lawrence, disais-je, était rose. D’autre part, Mrs Inglethorp n’avait pas de bougeoir dans cette pièce. Uniquement une lampe de chevet.

— Alors ? quelle conclusion ?

Ce à quoi mon ami rétorqua en me conseillant d’utiliser mes propres facultés de raisonnement, ce qui ne manqua pas de m’irriter quelque peu.

— Et votre sixième élément ? m’enquis-je. Sans doute s’agit-il de votre échantillon de cacao ?

— Non, répondit Poirot, l’air méditatif. J’aurais certes pu le mentionner en sixième position, mais je ne l’ai pas fait… Non, je préfère ne rien dévoiler de ce sixième élément pour l’instant.

Des yeux, il balaya rapidement la chambre.

— Je crois que nous avons appris de cette pièce tout ce qu’elle avait à nous livrer… (Son regard s’attarda sur les cendres dans l’âtre.) À moins que… oui, bien sûr ! Le feu brûle et détruit, mais parfois, par chance… voyons un peu !

Il se jeta à quatre pattes et commença à faire tomber méticuleusement les cendres de la grille dans le tiroir. Soudain il poussa un cri étouffé :

— Hastings ! Mes pinces !

Je les lui passai et, très adroitement, il extirpa des cendres un fragment de papier aux bords calcinés.

— Regardez, mon bon ami ! s’écria-t-il. Que pensez-vous de ça ?

J’examinai le papier. En voici une reproduction fidèle :

 

J’étais perplexe. Son épaisseur le différenciait complètement du papier ordinaire. Soudain je crus comprendre :

— Poirot ! Mais c’est un fragment de testament !

— Exact.

Je le dévisageai :

— Et cela ne vous étonne pas ?

— Pas du tout, répliqua-t-il d’un ton grave. C’est ce que j’escomptais.

Je lui rendis ce nouvel indice qu’il glissa dans sa trousse avec ce soin extrême qui le caractérisait. Mon cerveau était dans un état de confusion totale. Ce testament compliquait les choses. Qui l’avait brûlé ? La personne qui avait laissé la tache de cire sur le tapis ? De toute évidence. Mais comment avait-elle réussi à pénétrer dans cette pièce ? Toutes les portes étaient fermées de l’intérieur !

— Et maintenant, allons-y, mon bon ami, fit Poirot. J’aimerais poser quelques questions à la femme de chambre… Dorcas, c’est bien ça ?

Nous passâmes par la chambre d’Alfred Inglethorp où Poirot fureta brièvement, sans toutefois rien négliger. Puis nous ressortîmes en fermant la porte à double tour – comme nous l’avions fait pour celle de Mrs Inglethorp, en les laissant ainsi que nous les avions trouvées en arrivant.

Je le conduisis jusqu’au boudoir, qu’il voulait visiter, et l’y abandonnai là pour aller chercher Dorcas.

À mon retour, il avait disparu.

— Poirot ! m’écriai-je. Où êtes-vous ?

— Je suis ici, mon bon ami.

Il était sorti par la porte-fenêtre et, immobile, contemplait les parterres de fleurs.

— Admirable ! s’extasia-t-il à voix basse. Admirable ! Quelle symétrie ! Ces figures géométriques ! Quelle joie pour l’œil ! Cet arrangement floral est récent, n’est-ce pas ?

— Oui, je crois me souvenir qu’on y travaillait encore hier après-midi. Mais rentrez donc… Dorcas est là.

— Voyons, voyons, mon bon ami ! Voudriez-vous me priver de ce bonheur des yeux ?

— Non, mais l’affaire qui nous occupe est beaucoup plus importante.

— Et qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que ces bégonias n’ont pas eux aussi leur importance ?

Je haussai les épaules. Argumenter avec Poirot était inutile.

— Vous n’êtes pas convaincu ? C’est pourtant exact… Fort bien, rentrons donc pour poser quelques questions à cette brave Dorcas.

Les mains croisées devant elle, la domestique attendait debout dans le boudoir. Les ondulations raides de ses cheveux gris dépassaient de sa coiffe blanche, complétant l’image parfaite de la femme de chambre à l’ancienne mode.

Dans son attitude envers Poirot, on devinait une certaine méfiance, mais le petit Belge eut tôt fait de l’amadouer.

— Veuillez vous asseoir, mademoiselle.

— Merci, monsieur.

— Vous avez été au service de votre maîtresse durant de longues années, n’est-il pas vrai ?

— Dix ans, monsieur.

— Une telle durée témoigne de votre fidélité. Vous lui étiez très attachée, bien sûr ?

— Elle a toujours été pour moi très bonne patronne, monsieur.

— Je pense donc que vous accepterez de répondre à mes questions. Je ne me permets de vous les poser qu’avec l’accord de Mr Cavendish.

— Bien sûr, monsieur.

— Je vous interrogerai donc tout d’abord sur ce qui s’est passé hier, dans l’après-midi. Votre maîtresse a eu une altercation… ?

— C’est exact, monsieur ; mais je ne sais pas si je dois…

La domestique hésita, et Poirot lui jeta un regard pénétrant.

— Ma bonne Dorcas, il m’est nécessaire de connaître tous les détails de cette querelle. Ne pensez pas que ce serait trahir les secrets de votre maîtresse. Elle est morte et, si nous voulons la venger, il nous faut avoir le plus de précisions possible. Rien ne la ramènera à la vie, mais nous espérons, si ce décès est d’origine criminelle, livrer le coupable à la justice.

— Pour ça, je suis d’accord ! dit farouchement Dorcas. Et sans vouloir dénoncer personne, il y a quelqu’un à Styles Court que nous n’avons jamais pu souffrir… Et le jour où il a souillé le seuil de cette maison est à marquer d’une pierre noire !

Poirot attendit patiemment que la domestique eût recouvré son calme avant de l’interroger de son ton le plus professionnel :

— Revenons à cette altercation, si vous le voulez bien. À quel moment en avez-vous eu connaissance ?

— Eh bien, monsieur, je passais par hasard dans le vestibule…

— Quelle heure était-il ?

— Je ne pourrais vous le dire avec certitude, mais ce n’était pas encore l’heure de servir le thé. Peut-être 16 heures, ou un peu plus. Donc je traversais le vestibule quand j’ai entendu des voix qui venaient d’ici… La porte était fermée, et je ne voulais pas écouter, mais la pauvre madame parlait si fort et d’un ton tellement aigu que je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre. Alors je me suis arrêtée. « Vous m’avez menti et vous m’avez trompée ! » criait Madame. Je n’ai pas pu saisir ce qu’a répondu Monsieur : il parlait bien plus bas. Alors Madame s’est emportée : « Comment osez-vous ? Je vous ai entretenu, vêtu, nourri ! Vous me devez tout ! Et c’est ainsi que vous me remerciez ? En couvrant notre nom de honte ! » Comme la première fois, je n’ai pas entendu ce qu’il répliquait, mais elle a poursuivi : « Rien de ce que vous pouvez dire ne me fera dévier d’un pouce ! J’y vois clair, à présent. Et ma décision est prise. N’espérez pas que la peur du qu’en-dira-t-on ni le scandale parce qu’il s’agit d’un sordide problème de couple me fassent fléchir ! » À ce moment j’ai eu l’impression qu’ils approchaient de la porte pour sortir, et je me suis éloignée.

— C’était bien la voix de Mr Inglethorp que vous avez entendue ? Vous êtes catégorique ?

— Oh oui ! monsieur. D’ailleurs, qui est-ce que ça aurait pu être ?

— Bien. Et ensuite, que s’est-il passé ?

— J’ai retraversé le vestibule un peu plus tard, mais tout était calme. À 17 heures, Mrs Inglethorp m’a sonnée. Elle voulait que je lui apporte une tasse de thé – sans rien à manger – dans le boudoir. Je lui ai trouvé une mine épouvantable – elle était toute pâle et crispée. « Dorcas, je suis bouleversée », m’a-t-elle dit. « J’en suis bien désolée pour Madame, mais Madame ira mieux quand elle aura avalé une bonne tasse de thé bien chaud », lui ai-je répondu. Elle tenait une feuille à la main, je ne sais pas si c’était une lettre ou un simple bout de papier, mais il y avait quelque chose d’écrit dessus, et elle n’arrêtait pas de le regarder comme si elle ne pouvait en croire ses yeux. Elle se parlait tout haut, comme si elle avait oublié que j’étais là : « Rien que quelques mots… et plus rien n’est pareil. » Puis elle m’a dit « Ne faites jamais confiance à un homme, Dorcas ! Ils n’en valent pas la peine ! » Je me suis dépêchée d’aller lui chercher une bonne tasse de thé bien fort. Elle m’a remerciée et m’a assurée qu’elle irait mieux dès qu’elle l’aurait bue. Et elle a ajouté : « Je ne sais plus quoi faire, Dorcas. Le scandale qui frappe un couple est un drame affreux. Si je le pouvais, je préférerais enterrer cette affaire et oublier… tout oublier… » Mrs Cavendish est entrée à ce moment-là, et ma maîtresse n’en a pas dit davantage.

— Tenait-elle toujours à la main cette feuille de papier dont vous venez de parler ?

— Oui, monsieur.

— Savez-vous ce qu’elle a pu en faire ensuite ?

— Je ne sais pas, monsieur, mais je suppose qu’elle l’a rangée dans sa mallette violette.

— Elle avait l’habitude d’y garder ses papiers importants, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur. Elle la descendait de sa chambre chaque matin, et chaque soir elle la remontait en allant se coucher.

— Quand en a-t-elle perdu la clef ?

— Elle s’en est rendu compte hier, à l’heure du déjeuner, et elle m’a demandé de la chercher partout. Elle était très ennuyée de ne pas la retrouver.

— Mais elle en possédait bien un double ?

— Bien sûr, monsieur.

Dorcas fixait sur mon ami un regard intrigué, et je crois que je devais partager cette attitude. À quoi rimait toute cette histoire de clef égarée ?

— Ne vous mettez pas martel en tête, Dorcas, la rassura-t-il avec un sourire. Cela fait partie de mon travail d’être au courant de ce genre de détails. Est-ce cette clef-là qui avait disparu ?

Et il sortit de sa poche celle qu’il avait trouvée un peu plus tôt fichée dans la serrure de la mallette violette.

— C’est bien elle, monsieur, pas de doute ! fit Dorcas, les yeux exorbités. Où l’avez-vous trouvée ? J’avais pourtant fouillé partout !

— Ah ! mais, voyez-vous, elle n’était sans doute pas au même endroit hier et aujourd’hui… À présent, j’aimerais aborder un autre sujet : dans sa garde-robe, votre maîtresse possédait-elle une robe vert foncé ?

Dorcas parut quelque peu déconcertée par cette question inattendue :

— Non, monsieur.

— En êtes-vous certaine ?

— Tout à fait, monsieur.

— Et quelqu’un d’autre dans cette maison a-t-il un vêtement de cette couleur ?

Dorcas prit un temps pour réfléchir.

— Miss Cynthia possède une robe du soir verte, oui.

— Vert clair ou foncé ?

— Clair, monsieur. En mousseline de soie, ça s’appelle.

— Ce n’est pas ce que je cherche. Personne d’autre ne s’habille en vert ?

— Non, monsieur. Pas à ma connaissance.

À voir le visage impassible de Poirot, il était difficile de dire si ces réponses l’avaient ou non déçu.

— Fort bien ; passons à un autre sujet, se borna-t-il à déclarer. Avez-vous une raison quelconque de penser que votre maîtresse ait pris une poudre somnifère hier soir ?

— En tout cas pas hier soir, monsieur ! j’en suis sûre.

— Et d’où vous vient cette certitude ?

— Il n’y en avait plus dans la boîte. Elle l’avait finie il y a deux jours, et elle n’en avait pas fait refaire depuis.

— Vous en êtes certaine ?

— Sûre et certaine, monsieur.

— Voilà donc un point éclairci. Autre chose : votre maîtresse ne vous a pas demandé hier de signer un papier quelconque ?

— Absolument pas, monsieur.

— À leur retour hier soir, Mr Hastings et Mr Lawrence ont trouvé Mrs Inglethorp occupée à rédiger son courrier. Avez-vous une idée des destinataires de ces lettres ?

— Oh ! non, monsieur ! C’était ma soirée de congé. Interrogez plutôt Annie, elle pourra peut-être vous renseigner, bien qu’elle soit assez distraite. Elle n’a même pas débarrassé les tasses à café hier soir ! Voilà le genre de choses qui arrive quand je ne suis pas là pour surveiller !

— Si elles ont été oubliées, je préférerais que vous n’y touchiez pas, Dorcas. Pour que je puisse les examiner.

— Comme vous voudrez, monsieur.

— À quelle heure êtes-vous sortie, hier soir ?

— Aux environs de 18 heures, monsieur.

— Merci, Dorcas, c’est tout ce que j’avais à vous demander. (Il se leva et s’approcha de la porte-fenêtre.) Encore un détail, pourtant : j’ai été très impressionné par ces magnifiques parterres de fleurs. Combien y a-t-il de jardiniers ?

— Ils ne sont plus que trois. Avant la guerre, ils étaient cinq, quand la propriété était encore entretenue comme il se doit. Vous auriez dû la voir, monsieur. Un véritable enchantement pour les yeux, monsieur ! À présent, il ne reste que le vieux Manning, le petit William et une de ces femmes jardinières qui s’habillent en homme ! Ah ! nous vivons une drôle d’époque !

— Les beaux jours reviendront, Dorcas. Du moins, je l’espère. Maintenant, si vous vouliez bien dire à Annie de venir ici ?

— Tout de suite, monsieur. Merci, monsieur.

Dès que la domestique eut quitté le boudoir, je posai à Poirot les questions qui depuis un moment déjà me brûlaient les lèvres :

— Comment avez-vous deviné que Mrs Inglethorp prenait une poudre somnifère ? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de double de clef et de clef égarée ?

— Un problème à la fois, si vous le voulez bien, mon bon ami. En ce qui concerne la poudre somnifère, voici ce qui m’a renseigné.

Il sortit de sa poche une petite boîte en carton semblable à celles qu’utilisent les pharmaciens pour leurs préparations.

— Où l’avez-vous trouvée ?

— Dans le tiroir de la table de toilette. C’était le fameux sixième élément de ma liste.

— Mais puisque la dernière prise de poudre remonte à deux jours, je suppose que ce détail est sans grande incidence.

— Voire… Ne remarquez-vous rien de particulier sur cette boîte ?

— Non, je ne vois rien, fis-je en examinant l’objet.

— Regardez l’étiquette.

Je lus : « Pour Mrs Inglethorp. Une dose de poudre au coucher si nécessaire. » Je dus reconnaître que rien de cela ne m’apparaissait digne d’intérêt.

— Et le fait qu’aucun nom de pharmacien ne soit mentionné n’éveille pas votre curiosité ?

— Ça par exemple ! Oui, c’est vrai que c’est bizarre !

— Connaissez-vous un préparateur qui enverrait une commande sans mention de nom sur l’emballage ?

— Bien sûr que non !

Voilà qui devenait passionnant, mais Poirot tempéra mon enthousiasme en ajoutant :

— Et pourtant l’explication est des plus simples. Ne bâtissez pas de châteaux en Espagne, mon bon ami.

Je n’eus pas le loisir de répliquer car un pas se fit entendre et Annie entra. C’était une belle fille, bien bâtie, en proie à une grande agitation, due sans doute au plaisir quelque peu macabre d’être mêlée au drame.

Sans préambule, avec son habituelle efficacité, Poirot entra dans le vif du sujet :

— Je vous ai fait venir, Annie, car je pense que vous serez en mesure de nous fournir quelques détails au sujet des lettres que Mrs Inglethorp a écrites hier soir. Combien y en avait-il ? Et pouvez-vous m’indiquer quelques-uns des noms et des adresses figurant sur les enveloppes ?

Annie réfléchit un instant :

— Il y avait quatre lettres, monsieur. L’une pour Miss Howard ; une autre pour Mr Wells, l’avoué… Mais je n’arrive pas à me souvenir des deux autres… Ah ! ça me revient, maintenant : la troisième était adressée à Mr Ross, un de nos fournisseurs à Tadminster. Mais la quatrième, je ne me rappelle pas…

— Faites un effort, insista Poirot. Annie fouilla dans sa mémoire, en vain :

— Je suis désolée, monsieur, mais ça m’échappe. À moins que je ne l’aie même pas remarquée.

— Aucune importance, fit Poirot sans manifester la moindre déception. À présent, j’ai autre chose à vous demander. Il y avait une casserole dans la chambre de Mrs Inglethorp, avec un peu de cacao au fond. Prenait-elle cette boisson tous les soirs ?

— Oui, monsieur. On en montait dans sa chambre tous les soirs, et elle s’en faisait réchauffer une tasse, quand elle en avait envie.

— Qu’est-ce que c’était ? Du cacao pur ?

— Oui, monsieur, avec un peu de lait, une petite cuillerée de sucre et deux de rhum.

— Qui lui a porté son cacao, hier soir ?

— Moi, monsieur.

— Et les autres soirs ?

— C’était toujours moi, monsieur.

— À quelle heure ?

— D’habitude, quand j’allais dans sa chambre pour tirer les rideaux.

— Et vous le montiez directement de la cuisine ?

— Non, monsieur. Voyez-vous, on manque de place sur le fourneau à gaz. C’est pourquoi la cuisinière le préparait toujours plus tôt, avant de faire cuire les légumes pour le repas du soir. Ensuite, j’allais le déposer sur la table du premier, près de la porte de service. Et je ne l’apportais que plus tard à Mrs Inglethorp.

— Cette porte est située dans l’aile gauche ?

— Oui, monsieur.

— Et la table est de ce côté-ci de la porte ou de l’autre, vers les chambres des domestiques ?

— De ce côté-ci, monsieur.

— Hier soir, quelle heure était-il quand vous avez déposé le cacao sur la table ?

— Je pense qu’il devait être 19h15, monsieur.

— Et quand l’avez-vous porté dans la chambre de Mrs Inglethorp ?

— Quand je suis entrée pour tirer les rideaux. Il pouvait être 20 heures. Mrs Inglethorp est montée se coucher avant que je m’en aille.

— Donc, entre 19h15 et 20 heures, le cacao est resté sur la table dans le couloir ?

— Oui, monsieur.

Le visage d’Annie s’était empourpré et soudain elle ne put y tenir plus longtemps et s’exclama :

— Mais s’il y avait du sel dans son cacao, je n’y suis pour rien, monsieur ! Je n’ai jamais approché une salière de la tasse, je le jure !

— Pourquoi pensez-vous qu’il aurait pu y avoir du sel dans le cacao ?

— Parce que j’en ai vu sur le plateau, monsieur.

— Vous avez vu du sel sur le plateau ?

— Oui, monsieur. Et c’était même du gros sel de cuisine. Je ne l’avais pas remarqué quand j’ai monté le plateau. C’est en le portant dans la chambre de Madame que je m’en suis aperçue. Bien sûr, j’aurais dû le redescendre et demander à la cuisinière de préparer un autre cacao ; mais il fallait que je me dépêche : c’était le jour de sortie de Dorcas, et j’étais seule. Et puis j’ai pensé que le gros sel n’était tombé que sur le plateau, et pas dans le cacao. J’ai donc essuyé le plateau avec mon tablier et je l’ai porté dans la chambre de Madame.

J’éprouvai les plus grandes difficultés à dissimuler mon exaltation. À son insu, Annie venait de nous révéler un fait essentiel. Qu’aurait-elle dit si elle avait compris que son « gros sel » était en fait de la strychnine, l’un des poisons les plus foudroyants qui existent ? Le calme de Poirot m’impressionna. Il possédait une stupéfiante maîtrise de soi. J’attendais avec impatience sa question suivante, mais je fus déçu.

— Quand vous êtes entrée dans la chambre de Mrs Inglethorp, la porte de communication avec la chambre de Miss Cynthia était-elle verrouillée ?

— Bien sûr, monsieur. Elle l’a toujours été. On ne l’ouvre jamais.

— Et celle donnant sur la chambre de Mr Inglethorp ? Avez-vous remarqué si elle était elle aussi fermée à double tour ?

Annie marqua un temps d’hésitation.

— Je ne pourrais l’affirmer, monsieur. Elle était fermée, ça oui. À double tour, je n’y ai pas fait attention.

— Quand vous êtes sortie, Mrs Inglethorp a-t-elle verrouillé sa porte derrière vous ?

— Je ne l’ai pas entendue le faire, mais elle a sûrement poussé le verrou plus tard, comme toutes les nuits. Je parle de la porte qui donne sur le couloir.

— Avez-vous remarqué une tache de bougie sur le parquet quand vous avez fait sa chambre, hier ?

— De la bougie ? Bien sûr que non, monsieur. D’ailleurs, Madame n’avait pas de bougie dans sa chambre, seulement une lampe de chevet.

— S’il y avait eu une grosse tache de bougie sur le sol, vous êtes sûre que vous l’auriez remarquée ?

— Oh ! oui, monsieur ! Et je l’aurais fait disparaître avec un fer chaud et une feuille de papier buvard.

Poirot lui posa alors la même question qu’à Dorcas :

— Mrs Inglethorp possédait une robe verte ?

— Non, monsieur.

— Un manteau ? Ou une cape ? Ou… comment dites-vous ? une veste ?

— Rien de vert, monsieur.

— Quelqu’un d’autre dans la maison ? Annie réfléchit.

— Non, monsieur, dit-elle enfin.

— Vous en êtes sûre ?

— Certaine, monsieur.

— Bien ! Je crois que ce sera tout, Annie. Je vous remercie.

Avec un petit gloussement nerveux, la domestique sortit d’une démarche pesante. Je pus alors donner libre cours à ma jubilation :

— Toutes mes félicitations, Poirot ! Voilà une découverte d’envergure !

— Quelle découverte, mon bon ami ?

— Eh bien, que c’est le cacao et non le café qui était empoisonné. Tout concorde. Mrs Inglethorp n’a bu son cacao que tard dans la nuit, ce qui explique pourquoi la strychnine n’a pas agi avant l’aube.

— Ainsi donc vous en déduisez que le cacao – écoutez-moi bien, Hastings – que le cacao contenait de la strychnine ?

— C’est l’évidence même ! Sinon qu’était donc ce « gros sel » sur le plateau ?

— Du sel, tout simplement.

Devant l’air placide de Poirot, je haussai les épaules.

À quoi bon discuter ? Pour la seconde fois dans la journée, je songeai avec regret que Poirot vieillissait. Et je me félicitai intérieurement d’être là avec mon esprit plus ouvert.

Le regard pétillant de malice, mon ami belge m’observait.

— Vous paraissez déçu de mes propos. Je me trompe ?

— Mon cher Poirot, dis-je d’un ton froid, je ne me permettrais pas de vous dicter la marche à suivre. Votre idée sur l’affaire est respectable, tout comme la mienne.

— Voilà une opinion qui vous honore, commenta-t-il en se levant brusquement. Je crois en avoir fini avec cette pièce. Au fait, savez-vous à qui est ce petit secrétaire à cylindre, dans le coin, là ?

— À Mr Inglethorp.

— Tiens !

Il tenta de l’ouvrir, sans succès.

— Fermé ! Mais le trousseau de Mrs Inglethorp comporte peut-être notre sésame ?

Il essaya plusieurs clefs avant de pousser un cri de satisfaction :

— Et voilà ! Ce n’est pas la bonne clef mais elle fait l’affaire quand même !

Il releva le cylindre et jeta un regard perçant sur les papiers soigneusement classés. Pourtant, il ne les examina pas, ce qui m’étonna fort.

— Décidément, Mr Inglethorp est un homme d’ordre, se contenta-t-il d’observer avec une certaine admiration.

Pour mon ami belge, c’était le plus grand compliment qu’il pût faire. Une fois encore je me dis que les facultés de Poirot déclinaient quand il eut cette réflexion surprenante :

— Pas le moindre timbre dans ce secrétaire, mais il a pu y en avoir, n’est-ce pas, mon bon ami ? A-t-il pu y en avoir ? (Il laissa errer son regard dans le boudoir.) Bon ! Nous ne trouverons rien de plus dans cette pièce. Notre pêche est d’ailleurs assez maigre… nous n’avons que ceci !

De sa poche il sortit une enveloppe froissée qu’il me tendit. C’était un curieux document. D’un modèle des plus ordinaires, elle était sale et portait quelques mots griffonnés apparemment au hasard. En voici un fac-similé :

 

La mystérieuse affaire de Styles
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